Depuis la naissance de ce pays, le scénario est le même, inchangé, usé jusqu’à la corde. À chaque visite présidentielle, les wilayas se transforment en décors de théâtre et les cadres en figurants dociles. Dès l’aube, ils accourent, drapés non pas de costumes de travail, mais de boubous soigneusement repassés, comme pour une cérémonie ancestrale. Ils s’agglutinent, cherchent l’ombre d’un arbre, patientent des heures sous un soleil ardent, non par respect de l’institution, mais par obsession de la visibilité.

Quand l’avion présidentiel apparaît enfin, c’est la ruée. On se serre, on se colle, on se bouscule presque. Chacun veut sa poignée de main, son instant de gloire, sa preuve d’allégeance. Il ne s’agit plus de représenter l’État ou de servir la République, mais de lécher symboliquement les pieds du pouvoir, dans l’espoir d’un regard ou d’une promotion future.

Pendant ce temps, le pays réel est abandonné. Les bureaux sont désertés, les citoyens laissés en plan, leurs dossiers empilés, leurs problèmes renvoyés à plus tard. Le service public est suspendu, car la priorité du jour n’est pas de servir le peuple, mais de plaire au chef. Voilà la triste réalité d’un État paralysé par le culte de la personne.

Et pourtant, l’histoire l’a prouvé mille fois. Une fois que le chef de l’État, pour lequel tout ce protocole servile a été déployé, quitte le pouvoir, il est aussitôt jeté aux oubliettes. Emprisonné, exilé ou reclus dans sa maison, il devient invisible. Plus personne ne se souvient de lui. Pire encore, ceux qui hier se pressaient pour lui serrer la main, qui courbaient l’échine et rivalisaient de flatteries, l’évitent désormais comme la peste. Le silence remplace les applaudissements, l’oubli efface les serments.

Cette comédie se répète à chaque époque, avec les mêmes acteurs et les mêmes lâchetés. Les boubous changent, les visages vieillissent, mais la mentalité demeure. Une mentalité où la fidélité ne dure que le temps du pouvoir, où la dignité est sacrifiée pour un instant sous les projecteurs, et où l’État est confondu avec un homme.

Tant que ce rituel humiliant continuera, tant que les cadres préféreront la cour aux bureaux, l’ombre des arbres à la lumière du travail, le pays restera prisonnier de ses vieux réflexes. Car un État sérieux ne se construit ni dans la foule des accueillants, ni dans les poignées de main forcées, mais dans le travail quotidien, discret et loyal au service du citoyen — et non du prince du moment

Yedaly Fall

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