Invité de la chaîne TTV, l’économiste Ould Heyine, ancien administrateur directeur général de la SNIM – la plus grande entreprise publique du pays – a livré une analyse approfondie du parcours économique de la Mauritanie depuis son indépendance. Dans cet entretien long et sans concession, il appelle à une réflexion nationale sur les choix politiques et économiques des différents régimes qui se sont succédé depuis 1960.
Un bilan en deux grandes périodes : 1960–2000 et 2000 à nos jours
Selon Ould Heyine, les 65 années d’indépendance peuvent être divisées en deux phases distinctes. La première, de 1960 à 2000, est celle de la construction, malgré un contexte de grande précarité. « À l’indépendance, la Mauritanie est partie de zéro. Il n’y avait ni infrastructures, ni ressources humaines, ni moyens. Pourtant, ceux qui dirigeaient le pays avaient une vision claire et ont posé les premiers jalons du développement », a-t-il affirmé. Il cite, à titre d’exemples, la construction du port de Nouakchott, la Route de l’Espoir, le barrage de Foum Gleita, les premiers projets agricoles et de pêche, ainsi qu’une dynamique de logement social. « Il y avait une volonté farouche d’avancer, une confiance en soi », insiste-t-il.
En revanche, la seconde phase, de 2000 à nos jours, est selon lui marquée par la stagnation et l’absence de vision. Il décrit cette période comme celle d’une « routine imitative », où chaque nouveau pouvoir s’applique à simplement reproduire ou surpasser les réalisations du précédent, sans innovation ni stratégie globale : « Il a construit un hôpital ? Je vais en construire deux. Il a électrifié une ville ? Moi aussi. » Cette logique, juge-t-il, vide les politiques publiques de leur substance et empêche toute transformation réelle.
Des projets sans impact réel
Ould Heyine critique fermement la mise en œuvre de projets mal conçus, souvent motivés par des considérations politiques ou personnelles, sans étude d’impact ni souci d’efficacité. Il cite l’exemple du secteur de l’électricité : de lourds investissements réalisés à crédit, avec un endettement à la clé, mais peu ou pas de bénéfices tangibles pour les citoyens. « Cela nous appauvrit », résume-t-il.
Le tourisme illustre aussi, selon lui, l’inefficacité des politiques actuelles. Il rappelle qu’en 2003, le pays accueillait plus de 12 000 touristes, contre à peine 3 000 aujourd’hui. « Il y a des raisons à cela, mais apparemment personne ne s’en soucie. Des milliers de familles vivaient du tourisme, elles ont été abandonnées du jour au lendemain », déplore-t-il. Et d’ajouter que la participation à des salons internationaux ne saurait compenser l’absence de stratégie cohérente de relance.
L’agriculture, seul secteur en progrès
Malgré ces constats critiques, Ould Heyine reconnaît que l’agriculture a enregistré des avancées notables depuis l’indépendance, même si ces progrès restent entravés par des pertes et des défis structurels. Pour lui, ce secteur constitue aujourd’hui la meilleure illustration du potentiel mauritanien quand les efforts sont soutenus, coordonnés et orientés vers des résultats concrets.
Une Mauritanie aux grandes capacités sous-exploitées
Enfin, Ould Heyine revient sur la situation générale du pays, évoquant sa position stratégique, ses ressources naturelles abondantes et la disponibilité de compétences nationales de haut niveau. Pourtant, dit-il, la Mauritanie continue d’évoluer en dessous de ses capacités réelles, faute de vision stratégique à long terme.
« Nous avons des moyens, nous avons des ressources, nous avons des cadres compétents. Ce qu’il nous manque, c’est une vision claire et partagée du développement national. Il est temps de faire un vrai bilan, de regarder en face ce que nous avons accompli, et surtout ce que nous n’avons pas réussi à faire. »
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Ce discours lucide et structuré d’Ould Heyine intervient à un moment où de nombreux Mauritaniens s’interrogent sur l’efficacité des politiques économiques et sur la manière de sortir d’un modèle qui, selon beaucoup, a atteint ses limites.




