La Mauritanie semble vivre au rythme de deux réalités qui ne se rencontrent plus.
La première est celle des annonces officielles, où se succèdent les projets structurants, les chiffres ambitieux et les promesses d’un avenir meilleur. La seconde est celle, beaucoup plus prosaïque, des citoyens qui, chaque jour, se mobilisent pour obtenir ce qui devrait relever de l’évidence : de l’eau potable, de l’électricité et, parfois, du carburant.
Il ne se passe désormais presque plus une journée sans qu’un village de l’intérieur du pays fasse entendre sa colère face à l’absence de ces services essentiels. Plus inquiétant encore, cette réalité n’épargne plus les deux principales villes du pays. À Nouakchott comme à Nouadhibou, les pénuries d’eau, les délestages électriques et les tensions récurrentes sur l’approvisionnement en carburant rythment le quotidien des habitants.
La manifestation organisée ce dimanche par les populations de l’Aftout illustre avec force ce décalage. Plus de quarante années d’attente pour accéder à l’eau potable, un projet réalisé à plus de 95 %, des kilomètres de conduites déjà installés, une ressource située à quelques kilomètres seulement… et pourtant, les robinets demeurent désespérément secs. En réponse, quelques bornes-fontaines sont proposées comme solution transitoire. Pour les habitants, cette mesure ressemble davantage à un renoncement qu’à une véritable réponse.
Au même moment, le Premier ministre annonce sur sa page Facebook l’avancement de deux importants projets énergétiques : une centrale électrique de 72 mégawatts et des capacités accrues de stockage des hydrocarbures. Personne ne conteste l’intérêt de ces investissements. Ils sont indispensables à la modernisation du pays. Mais une interrogation demeure : comment convaincre de la pertinence des infrastructures de demain lorsque les besoins fondamentaux d’aujourd’hui restent insatisfaits ?
C’est là que réside tout le paradoxe. Le discours public se projette vers l’avenir, tandis que les citoyens restent prisonniers des urgences du présent. Entre les ambitions affichées et le vécu quotidien s’est installé un fossé que la communication institutionnelle, aussi soignée soit-elle, ne saurait combler.
Le développement ne se résume ni à des mégawatts annoncés, ni à des capacités de stockage, ni à des statistiques d’exécution. Il se mesure à la qualité de vie des citoyens. À la certitude qu’en ouvrant un robinet, l’eau coulera. Qu’en actionnant un interrupteur, la lumière s’allumera. Qu’en se présentant à une station-service, le carburant sera disponible.
Aussi longtemps que des Mauritaniens, des villages les plus reculés jusqu’à Nouakchott et Nouadhibou, devront descendre dans la rue pour revendiquer ces droits élémentaires, chaque nouvelle annonce de grand projet sera inévitablement confrontée à une même exigence : celle des résultats.
Car la première des infrastructures stratégiques demeure celle qui permet à un citoyen de vivre dignement. Tout le reste, aussi ambitieux soit-il, ne peut s’y substituer.
Yedaly Fall




