À entendre certains responsables, chaque grande réalisation serait une première depuis l’indépendance. La formule est devenue un classique du discours officiel : « personne n’y avait pensé », « cela n’a jamais été fait depuis 1960 », « c’est une première dans l’histoire de la Mauritanie ».
Pourtant, cette rhétorique n’a rien de nouveau. Sous la présidence de Mohamed Ould Abdel Aziz, les mêmes arguments étaient déjà invoqués pour mettre en avant les réalisations du pouvoir. Aujourd’hui, ils sont repris presque mot pour mot. Les gouvernements changent, mais le discours demeure. D’ailleurs, dans son discours de candidature à l’élection présidentielle de 2019, l’actuel président de la République avait lui-même rendu hommage à chacun de ses prédécesseurs, estimant que chaque chef de l’État avait fait ce qu’il pouvait avec les moyens de son époque.
Le problème est qu’une comparaison avec les premières décennies de l’indépendance n’a de sens que si elle tient compte du contexte. En 1960, la Mauritanie comptait environ 850 000 habitants. En 2010, sa population dépassait 3,4 millions et, en 2020, elle atteignait près de 4,7 millions. En un peu plus d’un demi-siècle, le pays a vu sa population être multipliée par plus de cinq. Les besoins en écoles, en hôpitaux, en routes, en logements, en eau potable, en électricité ou encore en infrastructures énergétiques ont donc changé d’échelle.
Les ressources de l’État ont, elles aussi, profondément évolué. Dans les années 1960, 1970 et même 1980, la Mauritanie ne bénéficiait ni des revenus pétroliers, ni des perspectives gazières actuelles, ni de l’importance prise par l’exploitation de l’or et l’essor du secteur minier. Les capacités financières de l’État étaient alors limitées et les budgets publics n’avaient rien de comparable avec ceux d’aujourd’hui.
L’évolution des finances publiques est révélatrice. Les budgets des premières décennies de l’indépendance étaient modestes. À partir des années 2000, ils ont connu une forte progression sous l’effet de la croissance économique et de l’augmentation des recettes publiques. En 2010, le budget de l’État s’élevait déjà à plusieurs centaines de milliards d’anciennes ouguiyas. Dix ans plus tard, il avait pratiquement doublé, atteignant un niveau sans précédent. Aujourd’hui, les finances publiques disposent de marges de manœuvre que les premiers gouvernements du pays n’auraient jamais pu imaginer.
Comparer les réalisations actuelles à celles d’une époque où le pays comptait cinq fois moins d’habitants et où les ressources publiques étaient infiniment plus faibles revient donc à comparer deux réalités totalement différentes. Une évaluation sérieuse devrait plutôt porter sur la manière dont chaque gouvernement utilise les moyens dont il dispose. Les performances doivent être appréciées à ressources comparables, en tenant compte du niveau des recettes publiques, de l’importance du budget national, de la croissance démographique et de l’évolution des besoins.
À cet égard, l’actuel Premier ministre connaît parfaitement cette réalité. Avant d’occuper ses fonctions actuelles, il a été directeur des Impôts puis ministre des Finances sous la présidence de Mohamed Ould Abdel Aziz. Il sait donc mieux que quiconque combien les ressources de l’État, les budgets et les capacités d’investissement ont progressé au fil des décennies.
C’est précisément parce que les moyens ont considérablement augmenté que les citoyens sont en droit d’être plus exigeants. Lorsque les ressources publiques atteignent des niveaux historiques, les attentes de la population augmentent elles aussi. Les réalisations ne doivent pas être jugées uniquement parce qu’elles seraient inédites, mais parce qu’elles répondent efficacement aux besoins des Mauritaniens et qu’elles sont à la hauteur des moyens mobilisés.
Le véritable débat ne consiste donc pas à répéter que « personne n’y avait pensé depuis l’indépendance ». Il consiste à se demander si les ressources exceptionnelles dont dispose aujourd’hui l’État produisent des résultats proportionnels aux investissements consentis et aux attentes légitimes des citoyens.
Car gouverner ne consiste pas à effacer le passé pour mieux valoriser le présent. Gouverner, c’est faire mieux que ses prédécesseurs avec les moyens de son époque, tout en reconnaissant que chaque génération a apporté sa contribution à la construction de la Mauritanie.
Yedaly Fall




