Ton texte pose des questions légitimes et exprime une exigence que nous partageons : celle d’un dialogue véritable, qui ne soit ni un simple décor politique ni un trompe-l’œil destiné à donner au pouvoir une image d’ouverture sans transformation réelle.

Tu as interpellé, en toute amitié, le président Mohamed Ould Maouloud et moi-même sur l’attitude à adopter face à un processus qui, selon toi, se réduirait désormais à servir de caution au pouvoir. Tu nous invites, en conséquence, à le quitter comme on abandonne un navire qui sombre.

Je veux répondre à cet appel point par point, avec la franchise qu’autorise notre engagement commun en faveur de la démocratie pluraliste, dans un esprit de fraternité, mais sans esquiver ni nos désaccords ni les nuances qui traversent nos convergences.

1. De l’exigence nationale de dialogue au processus actuellement engagé

Tu as raison de distinguer l’exigence nationale de dialogue du processus concret engagé pour la traduire dans les faits. Mais de cette distinction juste, tu tires une conclusion qui me paraît moins convaincante : le processus serait déjà à ce point vicié qu’il faudrait le déserter, plutôt que mobiliser notre énergie pour le corriger et l’arracher aux forces qui cherchent à le vider de sa substance.

Une exigence nationale ne se réalise presque jamais dans des conditions idéales. Elle se construit au sein d’un rapport de force, en pesant sur les mécanismes imparfaits qui existent et en conjuguant les efforts de toutes les forces disposées à les transformer.

Se retirer aujourd’hui, c’est renoncer à peser sur le seul processus existant au moment même où nous voulons modifier la réalité politique qui l’a rendu nécessaire. Or ce processus est le résultat d’une longue concertation entre les acteurs, destinée à définir, sans tabou, les thèmes du dialogue et à permettre la participation de toutes les parties intéressées.

Que des obstacles surgissent en chemin ne saurait surprendre. La logique politique consiste à les identifier, à les dénoncer et à lutter pour les lever, non à jeter le bébé avec l’eau du bain. Il faut donc exercer toute la pression nécessaire sur le processus en cours afin qu’il réponde effectivement à l’exigence nationale de dialogue.

Il existe certes un moment où la participation peut devenir inutile, voire contre-productive. Mais ce moment ne peut être décrété par anticipation. Il doit être apprécié à la lumière de faits précis : refus manifeste de discuter des questions essentielles, absence de garanties minimales, instrumentalisation avérée du processus ou coût politique devenu manifestement disproportionné par rapport aux possibilités d’obtenir des avancées. Nous n’en sommes pas encore là.

2. Des arrestations arbitraires et du cas du général Lebbat Ould Maayouf

Les arrestations arbitraires, et tout particulièrement le sort réservé au général Lebbat Ould Maayouf, sont des faits graves. Nous n’avons cessé de les dénoncer, seuls ou avec d’autres forces, notamment au sein de la Coordination de l’opposition démocratique. Il ne saurait donc être question de les minimiser ni de les relativiser.

Mais il faut, me semble-t-il, inverser la lecture qui en est parfois faite. Le dialogue ne doit pas être abandonné en raison de ces pratiques, comme si son ouverture supposait que le pouvoir ait préalablement changé de nature et renoncé de lui-même à tous ses abus. S’il en était ainsi, le dialogue n’aurait plus d’objet : il ne commencerait qu’une fois les problèmes déjà résolus.

Le processus doit, au contraire, fournir l’occasion de poser ces atteintes dans toute leur gravité, de les qualifier pour ce qu’elles sont — des violations de l’État de droit — et d’exiger leur cessation comme condition de crédibilité et de sérénité du dialogue.

Dialoguer ne signifie renoncer ni à ses droits ni à ceux de nos compatriotes injustement arrêtés, poursuivis ou privés de leurs libertés. Cela signifie chercher à renforcer les garanties qui leur font aujourd’hui défaut et à tourner la page d’un système dans lequel l’arbitraire constitue trop souvent le déni permanent du droit.

L’histoire offre de nombreux exemples de négociations engagées alors que l’une des parties continuait de subir les injustices de l’autre. Nelson Mandela lui-même entama, depuis sa prison, des discussions avec le régime d’apartheid, alors que ses compagnons demeuraient détenus et que la répression frappait encore les militants de l’ANC et la population noire sud-africaine. Il n’attendit pas que l’injustice eût disparu pour négocier ; il négocia précisément pour contribuer à y mettre fin.

Toute comparaison historique a naturellement ses limites. Mais le principe demeure : la persistance de l’injustice ne rend pas nécessairement le dialogue illégitime ; elle peut, au contraire, en constituer la première urgence. La présence de prisonniers politiques ou de détenus arbitraires à l’ouverture du dialogue n’est donc pas une raison de fuir la table. C’est une raison supplémentaire d’y porter, avec force, l’exigence de leur libération et du rétablissement de l’État de droit.

3. De la campagne en faveur d’un troisième mandat

Sur ce point, nous sommes d’accord sur l’essentiel. La campagne menée en faveur d’un troisième mandat est une provocation grave contre l’ordre constitutionnel. Le président de la République doit la désavouer publiquement, clairement et sans ambiguïté. C’est ce que j’ai écrit et ce que le président Mohamed Ould Maouloud ne cesse, lui aussi, de réclamer.

Cette campagne n’est ni anodine ni innocente. Elle tend à banaliser l’idée qu’une règle constitutionnelle fondamentale pourrait être contournée ou renversée au gré des intérêts du moment. Elle entretient volontairement le doute, teste les résistances de l’opinion et prépare les esprits à l’inacceptable. Elle doit donc être combattue avec la plus grande fermeté.

Je ne partage toutefois pas l’idée qu’elle aurait déjà changé, à elle seule, la nature du dialogue. Elle constitue un poison contre lequel nous devons nous prémunir, notamment en faisant de son désaveu une exigence politique et une condition de sérénité et de crédibilité du processus. Mais elle ne doit pas servir de prétexte à notre retrait, au risque de réaliser précisément l’objectif de ceux qui cherchent à saboter le dialogue avant même que les questions fondamentales aient été discutées.

Les promoteurs du troisième mandat ont tout intérêt à déplacer le débat vers cette provocation afin d’empêcher l’ouverture des discussions sur les véritables préoccupations des Mauritaniens : la réforme électorale, l’esclavage et ses séquelles, le passif humanitaire, les discriminations, les langues nationales, la corruption, la répartition des ressources et l’État de droit.

Nous devons déjouer cette manœuvre : combattre sans faiblesse la campagne du troisième mandat, tout en refusant qu’elle serve à enterrer les autres réformes indispensables. Concrètement, celà voudrait dire qu’à la campagne pour un prétendu 3 eme mandat de la part de certains tenants du pouvoir, il faut répondre par une contre-campagne de sauvegarde des acquis démocratiques constitutionnels. Une vaste mobilisation à l’échelle de tout le pays est donc l’antidote du poison que nous dénonçons tous et non la désertion du cadre de discussions en face en face pour chercher des solutions de compromis à nos problèmes communs.

4. La participation au dialogue équivaut-elle à légitimer le pouvoir ?

J’en viens à ce qui constitue, me semble-t-il, le cœur de ton argumentation : participer au dialogue reviendrait à cautionner un pouvoir qui préparerait, dans le même temps, une violation de la Constitution.

Cet argument mérite d’être pris au sérieux. Mais il faut alors le pousser jusqu’au bout de sa logique.

Si la participation à un cadre de discussion, en l’absence de garanties suffisantes, suffit à légitimer le pouvoir qui l’organise, que faut-il penser de la participation à des élections organisées dans les mêmes conditions : la même CENI contestée, la même maîtrise administrative du processus électoral, le même système humiliant de parrainage des candidatures, la même carte électorale sujette à caution et le même climat de restriction des libertés ?

Une élection confère au pouvoir une légitimation infiniment plus lourde de conséquences qu’un dialogue. Elle lui procure un mandat, une majorité, une reconnaissance nationale et internationale ainsi qu’un titre à gouverner pour une durée déterminée. Un dialogue, même imparfait, ne produit rien de comparable. Il peut tout au plus procurer au régime une image d’ouverture — image que l’opposition peut d’ailleurs contester publiquement si les engagements pris ne sont pas respectés.

Or ton texte, si ferme sur la nécessité de quitter le dialogue, n’appelle parallèlement ni au boycott des prochaines élections municipales et législatives ni à celui de l’élection présidentielle. Il n’évoque pas davantage la préparation d’une mobilisation générale en faveur d’un tel boycott si les conditions actuelles demeurent inchangées.

Cette asymétrie mérite d’être interrogée : pourquoi l’acte le moins légitimant devrait-il être rejeté au nom du risque de caution, tandis que l’acte le plus directement légitimant resterait en dehors du raisonnement ?

On ne peut soutenir, sans expliquer cette contradiction, que la présence à une table de discussion cautionne le pouvoir, tout en laissant ouverte la possibilité de participer aux scrutins qui consacreront ce même pouvoir ou ses relais.

La conclusion inverse me paraît plus cohérente. Si l’on accepte de participer aux élections malgré l’insuffisance des garanties — parfois même en étant contraint de rechercher le parrainage de ses adversaires — afin de construire un rapport de force, de représenter les électeurs qui vous font confiance et d’occuper le terrain politique, le même raisonnement vaut, à plus forte raison, pour le dialogue.

Participer au dialogue, ce n’est pas cautionner le pouvoir. C’est refuser de lui laisser, sans contradicteur, la maîtrise exclusive des règles qui détermineront ensuite la sincérité des élections. C’est aussi porter les autres questions fondamentales qui préoccupent le pays : l’esclavage et ses séquelles, le passif humanitaire, les discriminations, les langues nationales, la corruption, la justice sociale et la gestion des ressources publiques.

La cohérence voudrait donc que celui qui envisage de se présenter demain devant les électeurs, même dans les conditions actuelles, accepte aujourd’hui de se présenter à la table où ces conditions doivent précisément être discutées et réformées.

5. Des garanties électorales : CENI, fichier, découpage, parrainage et financement

Tu as entièrement raison : sans transformation réelle des mécanismes électoraux, le mot « alternance » restera une figure de style.

La réforme de la CENI, l’assainissement du fichier électoral, la révision de la carte électorale, la neutralité de l’administration, la suppression du système actuel de parrainage, l’égalité d’accès aux médias publics, la transparence du financement politique et l’organisation d’un contrôle effectif du scrutin sont des conditions essentielles de toute compétition loyale.

C’est précisément pour cette raison qu’il faut être présent à la table où ces questions sont inscrites à l’ordre du jour. Ces réformes ne se gagneront ni par correspondance ni par la seule rhétorique. Elles se gagneront par la mobilisation, par le rapport de force, par la précision des propositions et par l’obligation imposée au pouvoir de se prononcer publiquement sur chacune d’elles.

Le pouvoir affirme accepter d’en discuter. Il faut donc le mettre à l’épreuve de ses propres déclarations. En quoi obliger chaque acteur à exposer publiquement ses positions serait-il plus légitimant pour le pouvoir que de lui abandonner la scène en boycottant cette confrontation ?

Notre présence doit naturellement être exigeante, vigilante et conditionnée. Elle ne saurait être un chèque en blanc. Mais l’absence ne crée par elle-même aucune garantie nouvelle et n’arrache aucune réforme.

6. De la société civile, de la cohésion sociale et de l’unité nationale

Un autre aspect de ton texte m’a frappé : il est presque exclusivement consacré aux acteurs et aux enjeux proprement politiques — les partis, la CENI, le découpage électoral, les mandats et les conditions de l’alternance.

Il accorde peu de place à la société civile et aux personnalités indépendantes, qui sont pourtant appelées à jouer un rôle important dans le dialogue en préparation. Il évoque également très peu les questions qui les mobilisent au premier chef : l’esclavage et ses séquelles, le foncier, les discriminations, le passif humanitaire, les langues nationales, la diversité culturelle, l’égalité citoyenne et, plus largement, la cohésion sociale et l’unité nationale.

Ces questions figurent pourtant à l’ordre du jour. Le pays attend de savoir quelles solutions seront proposées, quelles responsabilités seront reconnues et quels compromis pourront être construits.

Cette absence n’est pas secondaire. Un appel au retrait de l’opposition politique qui ne prend pas suffisamment en compte ces attentes peut laisser penser — sans doute involontairement — que le dialogue se résumerait à un face-à-face entre le pouvoir et les partis autour des seules règles électorales.

Or nous avons toujours défendu l’idée que la cohésion sociale, l’unité nationale et l’égalité réelle entre les citoyens sont, tout autant que l’alternance démocratique, au cœur de la refondation dont notre pays a besoin.

Quitter le dialogue, c’est donc aussi courir le risque de laisser ces questions, qui ne sont la propriété exclusive d’aucun parti, être traitées sans la contribution organisée d’une partie importante de l’opposition politique aux côtés de la société civile.

7. Du doute sur la volonté réelle du pouvoir de consentir des réformes

Le doute que tu exprimes sur la volonté du pouvoir de consentir des réformes véritables est légitime. Je le partage dans une large mesure.

Mais un doute, même solidement fondé sur l’expérience, ne devient une certitude politique qu’à l’épreuve des faits. Or cette épreuve ne peut être administrée qu’à l’intérieur du processus, en soumettant au pouvoir des propositions précises et en l’obligeant à y répondre clairement.

Se retirer avant qu’il ait été contraint de se prononcer sur la réforme de la CENI, la neutralité administrative, le parrainage, les libertés publiques, le troisième mandat, le passif humanitaire ou les discriminations, ce serait lui épargner l’épreuve plutôt que la lui imposer.

Ce serait aussi permettre aux défenseurs du statu quo de se présenter comme favorables au dialogue sans jamais avoir à révéler leur refus des réformes concrètes.

Il faut, au contraire, les conduire jusqu’au point où chacun devra assumer publiquement ses choix. Si le pouvoir refuse les changements indispensables, ce refus devra être établi, documenté et porté devant l’opinion nationale et internationale. Une décision de retrait prise à ce stade aurait alors une portée et une légitimité politiques bien supérieures à un départ décidé avant même l’ouverture des discussions de fond.

8. Du caractère inclusif du dialogue

Sur la question de l’inclusivité, il convient de rappeler les faits afin que l’opinion puisse se faire une juste idée de la situation.

Dès l’annonce, par le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, de son initiative invitant l’ensemble de la classe politique à un dialogue, certains partis et regroupements ont décidé, pour des raisons qui leur appartiennent, de ne pas y participer. Cette décision a été prise malgré les efforts considérables déployés par plusieurs de leurs partenaires pour les convaincre de rejoindre le processus.

Tu sais mieux que quiconque les démarches que j’ai personnellement entreprises auprès de toi et d’autres partisans du boycott afin de vous convaincre d’y prendre part. Le coordinateur du dialogue, M. Moussa Fall, a lui aussi multiplié les démarches pour associer l’ensemble de la classe politique, sans exclusion. Les deux pôles de l’opposition, la COD et l’IOD, ainsi que le RFD, peuvent témoigner de ces efforts.

Le dialogue a donc été conçu, dans son principe, comme un cadre inclusif. L’absence de certains acteurs ne résulte pas de leur exclusion formelle, mais de leur décision souveraine de ne pas y participer.

Nous avons toujours respecté cette décision. Mais la respecter ne signifie pas qu’il faille accepter qu’elle serve, rétrospectivement, à disqualifier un processus dont l’ouverture à tous avait été recherchée.

On peut légitimement critiquer les conditions d’organisation du dialogue, contester ses garanties ou dénoncer certaines pratiques du pouvoir. Mais on ne peut reprocher au cadre de ne pas inclure ceux qui ont eux-mêmes choisi, en toute souveraineté, de ne pas le rejoindre, alors même que la porte leur était ouverte.

L’inclusivité ne se décrète pas unilatéralement : elle suppose aussi que les acteurs invités acceptent d’occuper la place qui leur est proposée et de mener, de l’intérieur, le combat nécessaire pour que cette place soit réelle.

9. La leçon du dialogue avorté de 2022

Il nous faut aussi, cher Biram, tirer les enseignements de l’échec du précédent dialogue, en 2022. Cette expérience, encore récente, montre précisément les risques que comporte une décision de boycott prise à la veille de l’ouverture d’un processus politique.

À la suite d’un incident survenu à Atar, lors d’un congrès local de ta formation politique, alors en cours de constitution et non encore légalisée, la police était intervenue jusque dans la salle pour arracher une banderole. En réaction à cet acte, tu avais décidé de ne plus participer au dialogue qui devait s’ouvrir.

L’intervention policière était assurément inadmissible. Elle constituait une atteinte à la liberté de réunion et une provocation injustifiable contre une organisation politique en voie de formation. Elle appelait une condamnation ferme et une réaction collective de l’opposition.

Mais la question demeure de savoir si la décision de boycotter le dialogue constituait la réponse politiquement la plus efficace à cet abus. L’annonce de ton retrait, suivie de menaces de boycott exprimées, par solidarité, par d’autres partis, permit finalement au pouvoir de prendre prétexte des divisions et des incertitudes apparues au sein de l’opposition pour mettre un terme à l’ensemble du processus.

Le résultat fut paradoxal : l’acte arbitraire de la police ne fut pas véritablement réparé, tandis que le dialogue, qui aurait pu permettre de discuter des garanties électorales, des libertés publiques et des autres questions nationales essentielles, fut purement et simplement abandonné. Le pouvoir échappa ainsi à l’épreuve des négociations et à l’obligation de se prononcer sur les réformes attendues.

Il ne s’agit évidemment pas de te rendre responsable de l’échec d’un processus dont le pouvoir assumait, en dernier ressort, la conduite et la responsabilité politique. Celui-ci aurait pu et dû condamner l’abus commis, rétablir les garanties nécessaires et maintenir le dialogue. Il choisit, au contraire, d’exploiter l’incident et les divergences apparues au sein de l’opposition pour interrompre les discussions.

Mais cette expérience nous enseigne qu’un boycott, même motivé par une indignation légitime, peut produire des effets contraires à ceux qui sont recherchés. Il peut fournir au pouvoir le prétexte dont il a besoin pour se soustraire au débat, renvoyer dos à dos les protagonistes et faire porter sur l’opposition une partie de la responsabilité de l’échec.

Nous devons éviter de reproduire aujourd’hui le scénario de 2022. Il ne faudrait pas qu’une nouvelle décision de retrait, suivie d’une fragmentation de l’opposition entre partisans et adversaires de la participation, offre une seconde fois aux forces hostiles à toute réforme l’occasion d’enterrer le dialogue avant même l’examen des questions de fond.

La leçon de 2022 n’est donc pas qu’il faille tout accepter pour préserver le dialogue. Elle est que toute décision de boycott doit être appréciée non seulement à l’aune de sa justification morale immédiate, mais aussi au regard de ses conséquences politiques prévisibles. Entre protester contre l’arbitraire et abandonner le terrain sur lequel cet arbitraire doit être combattu, il existe une différence essentielle.

10. De ton appel au président Mohamed Ould Maouloud et à moi-même

Je reçois ton appel avec l’amitié et le respect qu’il mérite.

Mais permets-moi de te retourner la question avec la même franchise : n’est-ce pas précisément parce que nous connaissons, par notre longue expérience de l’opposition — et notamment par la leçon du dialogue avorté de 2022 —, le prix politique de chaque absence à une table de négociation que nous estimons plus utile d’y demeurer en position d’exigence que de la quitter pour n’y être plus que des témoins extérieurs ?

Tout boycott a un prix. Celui-ci peut être lourd de conséquences, surtout lorsqu’il conduit les forces du changement à abandonner à leurs adversaires le terrain sur lequel doivent être définies les règles politiques de demain.

Notre conviction est simple : si nul n’est tenu à l’impossible, la seule limite véritable, en politique, demeure le respect intransigeant des principes et la volonté inébranlable de servir le peuple.

Nous ne resterons pas dans le dialogue à n’importe quelles conditions ni à n’importe quel prix. Mais nous ne le quitterons pas davantage sans avoir épuisé les possibilités de le rendre utile et sans avoir clairement établi, devant l’opinion, la responsabilité de ceux qui auraient choisi de le faire échouer.

Conclusion

Cher ami,

Nous ne divergeons pas fondamentalement sur le diagnostic : nous partageons la même inquiétude devant la gravité de la situation, la même exigence de garanties réelles et la même conviction quant à l’urgence des réformes, notamment électorales.

Nous divergeons sur la thérapeutique.

Tu proposes le retrait comme un sursaut de dignité et de fermeté. Je pense, pour ma part, que la dignité et la fermeté peuvent s’exprimer avec davantage d’efficacité en tenant sa position au cœur même de la confrontation : en dénonçant chaque manquement, en documentant chaque violation, en formulant des propositions précises et en conditionnant chaque étape du processus à des garanties vérifiables.

Cela n’exclut nullement que d’autres options soient envisagées si le processus se révélait manifestement stérile, instrumentalisé ou politiquement préjudiciable. Mais cette décision devrait résulter d’une appréciation rigoureuse des faits et d’un constat objectivement établi, non d’une condamnation anticipée.

Je pense également que notre débat ne doit pas se refermer sur les seules questions de compétition politique. Les Mauritaniens attendent du dialogue des réponses sur la cohésion sociale, l’unité nationale, l’égalité citoyenne, les discriminations, les langues nationales et le passif humanitaire, au moins autant que sur le calendrier électoral et les conditions de l’alternance.

Un dernier mot, cher Biram, car il touche peut-être à l’essentiel.

Tu crains que notre participation ne légitime ou ne cautionne le pouvoir. Mais il faut aussi mesurer le risque inverse : celui d’une opposition qui se prive elle-même, par ses divisions, d’une partie de ses forces vives au moment précis où le dialogue lui offre la possibilité de peser de tout son poids, de défendre des positions communes et de parler d’une voix forte devant l’opinion nationale et la communauté internationale.

Si le danger est celui d’un rapport de force faussé au bénéfice du pouvoir, l’affaiblissement de l’opposition par sa propre fragmentation me paraît au moins aussi préoccupant — et sans doute plus certain et plus immédiat — que le risque d’une légitimation par la présence.

Une opposition unie, exigeante et présente peut peser. Une opposition divisée entre ceux qui dialoguent et ceux qui boycottent risque de ne peser pleinement ni à l’intérieur ni à l’extérieur du processus. Et c’est peut-être là, en définitive, le seul résultat assuré du boycott.

Ce débat nous honore tous. Notre camp a besoin qu’il se poursuive dans le respect mutuel, la compréhension réciproque et la recherche sincère de ce qui sert le mieux notre peuple.

Avec toute mon estime et ma fraternité,

Gourmo Abdoul Lô
14 septembre 2026

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