Excellence Monsieur l’Ambassadeur, Mesdames et Messieurs les Diplomates, Mesdames et Messieurs,

Lorsque Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur m’a invitéà venir à l’Ambassade de Chine afin de présenter cet exposé, j’ai été très sensible à cette marque d’estime. Elle m’a

rappelé que j’ai, peut-être contribué, aussi modestement que ce soit, à ce qui est devenu aujourd’hui le grand édifice de l’amitié entre la Chine et la Mauritanie.

Checheni Choukran

Mais cette invitation a également suscité chez moi une certaine appréhension. Voilà bien longtemps que je ne suis plus en activité, et de nombreuses années me séparent

désormais de mon séjour en Chine. C’est pourquoi je sollicite votre indulgence :

Je ne suis pas conférencier de métier ;
Ma mémoire peut parfois me faire défaut ;
Je peux commettre des erreurs ou évoquer certaines choses d’une manière qui ne corresponde pas nécessairement aux usages diplomatiques.

Je vous demande donc de m’en excuser à l’avance.

En Chine, les personnes âgées sont toujours traitées avec compréhension et bienveillance.

La structure de cet exposé a été définie de manière très précisepar Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur Tang

dans le message qu’il m’a adressé. Elle s’articule autour de trois points :

1. L’établissement des relations entre nos deux pays et mes impressions sur la Chine ;
2. Mes rencontres avec le Président Mao et le Premier ministre Zhou Enlai ;
3. L’évolution des relations entre nos deux pays.
I. L’établissement des relations diplomatiques entrela Mauritanie et la Chine

Le 19 juillet 1965, la Chine et la Mauritanie décidèrent d’établir des relations diplomatiques.

Lorsque Monsieur l’Ambassadeur a eu l’amabilité de me rendre visite à mon domicile, il m’a dit une phrase qui m’a marqué.

« Vous avez rencontré le Président Mao et le Premier Ministre Zhou Enlai. Aujourd’hui, en Chine, il ne reste

pratiquement plus personne ayant rencontré ou vu ces deux personnages. »

Cette remarque m’a fait prendre conscience à quel point le monde de 1965 était différent de celui de 2026.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, deux camps

idéologiques se faisaient face. L’avènement, en 1949, de la République Populaire de Chine à Pékin constitua un

événement majeur dans l’équilibre Mondial et surtout en Asie. Ce fut également un choc considérable pour les États-Unis, qui pensaient avoir consolidé leur présence en Asie après la défaite du Japon.

L’Europe Occidentale, affaiblie par la guerre et dépendante économiquement des États-Unis, avec le plan Marshall, était alors le théâtre de campagnes féroces visant à ancrer dans les esprits Européens la peur du « Péril Rouge » représenté par

l’URSS et du « Péril Jaune » incarné par la Chine. Lespectre du Nazisme était encore présent dans les esprits

La Chine devint ainsi, dès 1949, un véritable casse-tête pour les États-Unis, d’où la politique dite du « containment », visant à limiter son influence en Asie et particulièrement en Asie du Sud Est.

Dans ce contexte :

La guerre de Corée éclata au début des années 1950 aux frontières de la Chine ;
Les Mouvements de Libération Nationale prirent naissance partout en Asie, en Afrique et en Amérique latine ;
En 1954, Ho Chi Minh et le général Giap libérèrent le Viet Nam du colonialisme Français ;
Les Algériens lancèrent leur guerre de Libération ;
La Gold Coast devint le Ghana indépendant sous la direction de Kwamé N’kruma.

Cependant, certaines indépendances des années 1960 demeuraient, selon beaucoup, des indépendances de façade qualifiées de Néocolonialisme.

Entre les deux grands Blocs, plusieurs pays du Tiers-Monde souhaitaient affirmer leur indépendance par rapport aux deux Blocs. C’est dans cet esprit que naquit, au milieu des années 1950, à Bandung, en Indonésie, le Mouvement des Non-alignés. Aux côtés du Premier Ministre Zhou Enlai figuraient notamment, Nehru pour L’Inde, Soekarno pour l’Indonésie,Nasser pour L’Égypte et d’autres pays Asiatiques et Africains.

En 1964, le général De Gaulle prit la décision de reconnaître la Chine Populaire. Plusieurs pays Africains suivirentensuite cette voie en 1965.

En Mauritanie après l’établissement des relations diplomatiques, la Chine ouvrit son Ambassade à Nouakchott. Si mes souvenirs sont exacts, les locaux de cette Ambassade se situaient derrière la Banque centrale de Mauritanie.

En 1966 une troupe Artistique Chinoise vint à Nouakchott et connut un grand succès.

Au début de l’année 1967, une délégation Mauritanienne conduite par le Ministre des Affaires étrangères Wane Birane se rendit à Pékin.

En août 1967, les premiers Diplomates Mauritaniens vinrent à Pékin.

En tant que premier Ambassadeur de Mauritanie en Chine, je présentai mes Lettres de Créance à la fin du mois de septembre 1967.

Elles furent reçues par Madame SOON Ching Ling,vice-Présidente de la République.

Pour la précision Mme SOON était la veuve du premier Président de la République de Chine, au début du 20eme siècle SUN Yatsen qui a été remplacé par CHANG Kai Chek qui lui-même avait quitté Pékin en 1949 pour s’installer àTaiwan.

Il faut beaucoup de courage pour tenter de résumer en quelques phrases ses impressions sur la Chine.

D’une façon générale, je peux dire que j’ai été l’objet d’un traitement de faveur pour lequel je resterai toujours très reconnaissant envers nos amis Chinois. Cela a été remarqué dans les milieux Diplomatiques à Pékin.

On m’a fait visiter la très célèbre Commune Pilote de Cha Che Yu — vous me pardonnerez d’écorcher les noms Chinois.

On m’a également fait visiter la Région Autonome de Mongolie Intérieure. Cette région présente, à certains égards, des similitudes avec la Mauritanie : on y trouve des dunes, des populations nomades, des mines de fer ainsi que de

l’élevage.

À cette occasion j’ai pu visiter des unités industrielles générées par ces ressources : une aciérie ainsi qu’une

fabrique de gélatine produite à partir des os d’animaux.

La première impression de celui qui découvre la Chine pour la première fois, c’est l’immensité.

Géographiquement, la Chine est un Continent ;
Sa population est à la mesure de cette immensité ;

Sa Grande Muraille elle-même est à la mesure de cet Empire du Milieu vieux de cinq mille ans.

En fin de compte on peut se contenter de cette conclusion célèbre d’un Français venu visiter la Chine les années 1970 :

« Quand la Chine se réveillera, le monde tremblera. »

Il semble qu’aujourd’hui la Chine se soit effectivement réveillée.

En Chine, on sait vous montrer avec délicatesse que l’on vous apprécie, mais on sait également vous faire sentir, sans fracas ni violence — même verbale — tout à fait le contraire.

On peut aisément constater que la violence n’est pas dans les habitudes Chinoises. Certains sinologues s’accordent à penser que le Chinois, dans son essence, n’est ni violent, ni conquérant, ni envahisseur. Il est davantage orienté vers la Diplomatie et le Commerce.

C’est probablement l’un des points forts de la Diplomatie Chinoise. Évidemment, les jugements ne sont pas toujours unanimes, l’Être Humain étant ainsi fait depuis la nuit des temps.

Une autre qualité remarquable des amis Chinois se trouve être une certaine modestie face à leur partenaire.

A titre d’exemple la Chine a réalisé en Mauritanie de grands projets, concrets, visibles et durables, parfois plusieurs décennies après leur réalisation, et cela pratiquement sans contrepartie.

Chaque fois que la partie mauritanienne évoque ces

réalisations avec gratitude, l’interlocuteur Chinois s’empresse généralement pour rappeler que la Mauritanie a, elle aussi, aidé la Chine à récupérer ses droits et son siège à

l’Organisation des Nations Unies. On vous fera rarement sentir que vous êtes redevables. Il faut croire qu’en Chine on aime — et on sait — comme on dit en français, « renvoyer l’ascenseur ».

II. Rencontre avec le Président Mao et le Premierministre Zhou Enlai

Les débuts à Pékin furent particulièrement intenses. Les audiences officielles coïncidaient avec les célébrations du 18e anniversaire de la République Populaire de Chine, le 1er octobre 1967.

Après la présentation des Lettres de Créance, le Premier Ministre me reçut en visite de courtoisie, ainsi que plusieurs vice-Premiers Ministres et responsables Chinois. Comme le vice-Premier Ministres Li Sien Nien et le vice-Ministre des affaires étrangères Chi Peng Fei.

vous me pardonnerez une fois de plus d’écorcher les noms Chinois.

Fin octobre, le Président Mauritanien Moktar Ould Daddah effectua une visite officielle en Chine. Il reçut à Pékin un accueil plus que triomphal, malgré la Révolution Culturelle qui s’opérait, semble-t-il, dans certains Ministères dont celui des Affaires Étrangères.

Un journaliste Occidental reporta à l’occasion :

« Le Président Mauritanien a été reçu à Pékin par une foule aussi nombreuse que toute la population Mauritanienne »

Le Président Moktar fut reçu en audience par le Président Mao. Cette rencontre semblait constituer une exception

remarquable, témoignant de l’importance accordée par la Chine à ses relations avec l’Afrique et avec la Mauritanie.

Lors de cette audience, seuls quelques responsables Mauritaniens étaient présents à cette audience. Le salon était immense, rempli de dignitaires Chinois. À un moment, des agents du protocole vinrent me demander de me lever : le

Président Mao voulait voir l’Ambassadeur.

J’appris par la suite que le Président Mao avait dit au Président Moktar :

« Vous nommez vos Ambassadeurs très jeunes. » Et le Président Moktar aurait répondu :

« Oui, parce que notre pays est jeune. »

Cette remarque avait d’abord suscité une petite inquiétude. Le Président Mao trouvait-il l’Ambassadeur trop jeune pour cette mission ? Mais le Président Moktar rassura par la suite en disant qu’il considérait cette remarque plutôt positive.

Pour l’anecdote, lors de la visite du Président Moktar, une rencontre en tête-à-tête à laquelle j’ai assistée, eut lieu avec le Premier Ministre Zhou Enlai. Au cours de l’entretien, un jeune homme entra soudainement pour s’entretenir avec le Premier Ministre. Je ne me souviens plus exactement de la

durée de leur échange. Mais il dura probablement entre dix et quinze minutes.

Lorsque le jeune homme quitta la salle, le Premier Ministre Zhou Enlai se tourna vers le Président Moktar pour lui dire :

« Ce jeune homme me faisait un compte rendu du déroulementde la Révolution Culturelle aujourd’hui au Ministère des Affaires Étrangères. »

Le Premier Ministre Zhou Enlai m’honora également de sa

présence lors des réceptions organisées par l’Ambassade de Mauritanie au Grand Hôtel de Pékin en 1967, 1968 et 1969.

Pour l’anecdote Le PM Zhou Enlai n’assistait semble-t-il qu’à notre réception et celle de l’Albanie, dirigée alors par Henver Hodja. L’Albanie, La Roumanie et La Yougoslavie sont lesseuls pays Européens de l’Est qui n’étaient pas « Révisionnistes »

c’est-à-dire qui n’étaient pas alignés sur Moscow contre Pékin.

À cette époque, le climat idéologique était particulièrement tendu entre Pékin et Moscou. Lors de ses discours, le Premier Ministre Zhou Enlai critiquait constamment les « Révisionnistes », c’est-à-dire l’URSS et certains pays socialistes de l’Europe de l’Est. Les Diplomates concernés quittaient alors la salle avec fracas en signe de protestation.

Ce scénario se répétait immuablement à chaque réception.

Une anecdote circulait aussi dans le milieu diplomatique : certaines épouses d’Ambassadeurs Occidentaux assistaient aux réceptions de l’Ambassade de Mauritanie, non pour honorer la Mauritanie, mais pour voir le PM Zhou Enlai : elles

appréciaient en lui « l’élégance d’un grand Mandarin, Seigneur de la Chine Antique ».

En octobre 1969 il m’a reçu en audience avec Hamdi Ould Mouknass alors Ministre des Affaires Étrangers, venu pour les célébrations du 20eme anniversaire de la République Populaire de Chine.

En Novembre- Décembre 1968, je rencontrai le Maréchal, Chen Yi vice-Premier Ministre chargé des Affaires Étrangères, alors qu’il était déjà très malade.

Quelques mois auparavant en juillet, il avait répondu à mon invitation lors d’une réception organisée à l’Ambassade de Mauritanie. Son apparition avait constitué un événement médiatique, car il avait été écarté de la scène politique dès le début de la Révolution Culturelle.

Le Maréchal Chen Yi comptait parmi les grandes figures historiques de la Chine Révolutionnaire. Il avait commandé la 5ème Armée pendant la Guerre de Libération et avait alors Lin Piao sous ses ordres. Sa présence à notre Ambassade après plus de deux ans d’absence de la scène, est un scoop médiatique qui a surpris les Ambassadeurs Occidentaux présents à cette réception.

Lorsque je le revis plus tard, un soir, à la Cité interdite, il était alité. Nous avons parlé notamment des équipes médicales Chinoises envoyées en Mauritanie. Il me confia alors que la Chine avait elle-même besoin de ces médecins, mais qu’elle avait choisi, par devoir de solidarité internationaliste, de les envoyer en Mauritanie.

Pour l’anecdote je suis certainement le dernier étranger à avoir rencontré le Marechal Chen Yi de son vivant.

III Évolution des relations entre nos deux pays

Récemment, Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur a

largement fait le point sur l’évolution de la Coopération entre nos deux pays.

Pour ma part, cela fait longtemps que je ne suis plus au fait des détails de cette Coopération. Toutefois, compte tenu de mon expérience, je pense que les relations entre la Mauritanie et la Chine, établies dès le départ sur des bases solides, seportent bien et continueront à très bien se porter, tant que lesdeux parties sauront préserver leur spécificité et leur caractère particulier, tout en tenant compte de

l’évolution de l’environnement international.

Autrement dit, cette Coopération exige en permanence des stratégies et des dynamiques nouvelles : avancer, approfondir, diversifier sans retenue et couvrir tous les domaines.

Comme on le dit dans notre langue :

« Une seule main ne peut pas applaudir. »

Pour ce qui est de l’avenir des relations entre nos deux pays, ma vision ne peut être que celle d’un outsider quelque peu

déconnecté des réalités présentes, qui observe les choses avec des yeux anciens.

À mon humble avis, les événements internationaux de ces 3 ou 4 dernières années donnent à penser que le Monde est en train de connaître des mutations extrêmement profondes.

Certaines réalités qui couvaient depuis des décennies semblent aujourd’hui apparaître au grand jour.

Le conflit actuel au Moyen-Orient, compte tenu de ses implications pour l’ensemble de la Planète et de ses répercussions sur l’Économie Mondiale, devra

nécessairement, dans un proche avenir, trouver une issue, définitive ou partielle, dans un sens ou dans l’autre.

Les équilibres au Moyen-Orient subiront probablement d’importants bouleversements :

L’Occident ne sera plus l’Occident d’autrefois, même si cela prendra peut-être du temps avant d’être visible à l’œil nu ;
L’Europe est en déclin et l’OTAN pourrait connaître une forme de désarticulation ;
La puissance Américaine se retrouvera confrontée à une réalité amère qu’elle refuse encore d’accepter et contre laquelle elle semble se débattre.

Mais la réalité finit toujours par s’imposer. Bon gré mal gré.

Les États-Unis devront accepter l’émergence d’un Monde Nouveau, Multipolaire, dans lequel il faudra désormais

compter avec des partenaires comme la Chine, la Russie, l’Iran et l’ensemble du Sud global.

À moins, bien entendu, que ceux qui semblent tirer les ficelles en coulisses ne poussent le Monde vers une CatastropheMondiale dont personne ne peut prévoir l’issue. Un tel scénario ne serait à coup sûr, dans l’intérêt ni d’un camp ni de l’autre.

Quoi qu’il en soit, les transformations en cours auront nécessairement des répercussion Mondiales, même sur la Coopération entre la Mauritanie et la Chine.

Je vous remercie.

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