Le rêve est souvent consubstantiel à la jeunesse. La nôtre, hélas, me semble-t-il, s’est faite si éperdument réaliste qu’elle a désappris comment rêver. Et, insidieusement, elle vogue, allègre, vers les abysses d’une virtualité toujours plus vraie que le réel et qui, du reste, n’est que le rêve d’autres et pour d’autres. Je ne saurais me dire réaliste. Car le réel n’est qu’une construction, notre construction, donc perfectible et révocable. Alors, je rêve, en utopiste assumé. Victor Hugo n’a-t-il pas écrit que « l’avenir est une utopie qui doit se construire » ?

Rêver, me rétorquera-t-on, c’est se condamner à l’hors-temps et à l’hors-sol. Qu’importe ! Sénèque enseignait aussi que « ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, mais parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ». Alors, derechef, je rêve. Et quelle plus sublime ambition que le rêve d’un vieil utopiste, vacciné contre la nostalgie passéiste et chantre du rêve que ne saurait assombrir la proximité de la tombe. Et après tout, l’avenir appartient à ceux qui rêvent, et rien de Grand ne peut se réaliser sans le vernis du Rêve.

Alors, encore et encore, je rêve. Je rêve d’un pays normal. Je rêve d’un pays qui, dans le concert des pays arabes et africains, serait une heureuse anomalie. Un pays où le Président aurait la simplicité des choses essentielles, où les ministres marcheraient sur la terre sans craindre d’y laisser l’empreinte de leurs privilèges, où les partis politiques danseraient la même musique mais avec des pas différents, où l’opposition serait une conscience et non un obstacle, où la richesse ne ferait pas le malheur des pauvres, où la pauvreté ne serait pas une fatalité qui se transmet comme un héritage maudit, et où le peuple vivrait enfin sa vie comme on respire l’air du large.

Je rêve d’un pays où le Président ne compterait pas les jours comme un condamné, ni ne s’accrocherait au pouvoir comme un naufragé à sa planche. Un pays où la charge serait un fardeau qui courbe l’échine et non un trône qui exalte l’orgueil. Un pays où un ancien Président n’est pas condamné à n’être que derrière les barreaux ou sur les routes de l’exil, mais marcherait droit et libre parmi les siens, oriente et alerte avec une parole rare qui sonne juste et vraie.

Je rêve d’un pays où l’on ne deviendrait pas ministre par la grâce des crocs-en-jambe, des courbettes ou des mensonges bien habillés. Un pays où être ministre rimerait enfin avec sacrifice. Sacrifice de sa famille qu’on voit à peine, de ses amis qu’on délaisse, de son temps qu’on ne compte plus. Ce temps précieux qu’on vole à sa propre vie pour le donner à celle des autres. Un pays où être ministre, ce serait signer un pacte devant ALLAH avec le Président, avec le Gouvernement et avec le peuple. Un pacte où l’on serait à la fois juge et partie, où l’on vivrait dans la peur salutaire de ne pas être à la hauteur, où l’on serait lié par ce serment des trois vertus : l’objectivité comme boussole, la neutralité comme bouclier, l’intérêt général comme horizon. Un pacte de redevabilité aussi, celle qui fait du ministre le représentant de personne pour mieux servir tout le monde.

Je rêve d’un pays où les partis politiques porteraient des projets comme on porte un enfant, avec espoir et patience. Un pays où ils rivaliseraient d’inspiration, d’innovation et de pertinence, loin des combats d’egos où l’on s’entre-tue pour des ombres. Un pays où les générations se mêleraient comme les couleurs d’un tableau, sans heurts ni déchirures, dans le cycle paisible du renouvellement.

Je rêve d’un pays où l’opposition ne dirait non que pour mieux dire oui à autre chose. Où elle proposerait, suggérerait, avertirait. Un pays où être de l’opposition ne fermerait pas toutes les portes, où l’on pourrait servir sans renier ses convictions, où le débat d’idées ne serait pas un commerce de philistins ou un champ clos de stériles combats de coqs, mais un jardin qu’on cultive et soigne ensemble.

Je rêve d’un pays où les chances seraient également réparties comme le pain au matin, où le succès ne serait pas l’apanage des nantis et l’échec la fatalité des démunis. Un pays où la pauvreté n’appellerait pas la pauvreté en une ronde sans fin, où le berceau ne déciderait pas de tout avant même que l’enfant n’ait ouvert les yeux sur le monde.

Je rêve enfin d’un pays où l’éthique se suffirait à elle-même, où l’on serait honnête parce que c’est plus beau, fraternel parce que c’est plus chaud, juste parce que c’est plus grand. Un pays où l’honneur, la fraternité, la justice auraient le poids des choses qui ne se pèsent pas.

Je rêve de ce pays-là. Non pas comme on rêve d’un songe qui s’évanouit au réveil, mais comme on rêve d’une terre d’espoir que l’on construirait ensemble, brique après brique, jour après jour, avec la certitude que l’impossible n’est qu’un possible qui prend son temps.

Ramadan kerim à toutes et tous.

*Birame Hamath Wane*

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