Depuis plusieurs années, le secteur des hydrocarbures en Mauritanie reste dominé par Addax Energy, une entreprise dont les contrats et l’influence suscitent régulièrement des interrogations. Derrière les appels d’offres et les marchés d’approvisionnement se cache un dossier complexe mêlant arbitrage international, garanties bancaires, cargaisons controversées et accords confidentiels.
Selon le journaliste Salek Zaid, auteur d’une enquête publiée par le site Taqassi Media, plusieurs documents officiels et témoignages permettent de retracer les principales étapes du conflit ayant opposé Addax à la société nationale d’électricité SOMELEC.
Tout commence avec des contrats d’approvisionnement en carburants conclus entre 2020 et 2022. SOMELEC accuse alors son fournisseur de retards répétés dans les livraisons destinées aux centrales électriques du pays. Selon les documents consultés, la société mauritanienne réclame plus de 23 millions de dollars de pénalités financières.
Face à ces accusations, Addax conteste les montants réclamés et dénonce des sanctions jugées injustifiées. La crise prend rapidement une dimension internationale lorsque la Société nationale industrielle et minière SNIM active une garantie bancaire de 10 millions de dollars au profit de SOMELEC.
L’entreprise pétrolière décide alors de saisir la justice française ainsi que les instances d’arbitrage international à Paris afin de récupérer les fonds bloqués et réclamer des compensations financières.
Mais le véritable tournant du dossier intervient avec une cargaison de fioul transportée par le navire « Nordic Humboldt ». À l’époque, SOMELEC affirme que le produit livré aurait provoqué d’importants dysfonctionnements techniques dans certaines centrales électriques, notamment à Nouadhibou.
Dans des correspondances adressées au ministère du Pétrole et de l’Énergie, la direction de SOMELEC évoque des analyses techniques concluant à une non-conformité du produit. L’entreprise explique avoir dû recourir massivement au diesel pour éviter des interruptions de production électrique, entraînant des coûts supplémentaires importants.
Pourtant, d’autres rapports techniques cités dans l’enquête présentent une version différente. La société de raffinage SOMIR aurait conclu que la cargaison respectait les normes prévues dans le contrat, alimentant davantage les interrogations autour de cette affaire.
Alors que les procédures judiciaires se multiplient, les deux parties entament finalement des négociations discrètes sous la supervision de la Commission nationale des hydrocarbures.
Ces discussions débouchent, en décembre 2023, sur un accord confidentiel mettant fin au conflit entre Addax et SOMELEC.
D’après les documents évoqués dans l’enquête de Salek Zaid, Addax accepte d’abandonner plusieurs réclamations financières, notamment celles liées à la cargaison de fioul et aux conséquences du gel de la garantie bancaire. En contrepartie, SOMELEC renonce aux pénalités de retard qu’elle réclamait depuis plusieurs années.
L’accord prévoit également la restitution à Addax des 10 millions de dollars de garantie bancaire, tandis que l’entreprise s’engage à verser 3 millions de dollars à SOMELEC.
Le compromis comprend aussi des facilités commerciales accordées à la société mauritanienne d’électricité, notamment des délais de paiement plus longs et une ligne de financement destinée à sécuriser les futurs approvisionnements en carburants.
Le protocole imposait également une stricte confidentialité aux différentes parties impliquées dans le règlement du litige.
Malgré cet accord, les critiques n’ont pas disparu. Plusieurs acteurs de la société civile continuent de dénoncer le manque de transparence entourant les marchés publics liés aux hydrocarbures.
L’ancien sénateur Mohamed Ould Ghadda estime notamment que certaines pratiques empêchent une véritable concurrence et permettent à quelques acteurs de conserver une position dominante sur ce marché stratégique.
Ces accusations sont rejetées par des sources proches d’Addax, qui assurent que les appels d’offres sont ouverts aux entreprises internationales et que les contrats sont attribués selon des critères techniques et financiers précis.
Le ministre mauritanien de l’Énergie, Mohamed Ould Khaled, a lui-même défendu devant le Parlement la poursuite des contrats avec Addax, affirmant que peu d’entreprises disposent des capacités logistiques nécessaires pour approvisionner durablement le marché mauritanien.
Pendant ce temps, les autorités poursuivent leurs investissements dans les infrastructures de stockage des hydrocarbures afin de réduire les risques de pénuries.
Le Premier ministre Mokhtar Ould Diay a récemment annoncé l’extension des capacités nationales de stockage à Nouakchott, un projet présenté comme essentiel pour renforcer la sécurité énergétique du pays.
Malgré la clôture officielle du contentieux entre SOMELEC et Addax, plusieurs zones d’ombre continuent néanmoins d’alimenter le débat public : les conditions exactes de l’accord, les marges réalisées sur les contrats d’approvisionnement ou encore les raisons qui expliquent la domination durable d’Addax sur un secteur aussi sensible pour l’économie mauritanienne.




