Il faut lire la tribune que le professeur Alhousseynou Abdoulaye Sy a publiée le 5 août dernier. On y retrouve ce que l’école mauritanienne a produit de meilleur : la rigueur d’un maître qui, même à la retraite, continue d’enseigner. Son constat est simple et il dérange : le moindre soubresaut survenu au Moyen-Orient, un bras de fer dans le Golfe, une tension sur un détroit, suffit à faire trembler notre pays sur ses approvisionnements, alors qu’il est assis sur un trésor. Du soleil comme peu de pays en connaissent, un potentiel éolien parmi les plus prometteurs du continent, du gaz, de l’hydroélectricité partagée avec nos voisins, et demain peut-être l’hydrogène vert. D’un côté la dépendance, de l’autre une richesse qui dort encore : voilà, résumé en une phrase, tout le problème mauritanien.
Le professeur Sy conclut que la meilleure réponse à ces crises venues d’ailleurs doit être « économique, énergétique, industrielle et citoyenne ». C’est sur ce dernier mot que je voudrais m’arrêter, pour y ajouter un cinquième terme : diasporique.
Les stratégies énergétiques souffrent souvent du même défaut : elles se pensent en mégawatts et en milliards, à l’échelle des ministères et des grands groupes, et elles oublient l’échelle où l’énergie se vit réellement, celle du foyer. C’est pourtant là que tout commence, ou que tout échoue. La souveraineté énergétique d’un pays n’est jamais que l’addition de milliers de petites souverainetés domestiques : la maison qui n’attend plus le délestage parce qu’un panneau veille sur son toit ; la cuisine où un foyer amélioré réduit la consommation de bois et protège du même coup la forêt, la santé des femmes et le budget du ménage ; le village qui pompe son eau au soleil. Ce sont ces mêmes réalités que les législations les plus avancées, en Europe notamment, désignent aujourd’hui sous le nom de « communautés énergétiques ». Le mot français a cette particularité de dire les deux choses à la fois : le foyer est l’âtre où l’on cuit et la famille que l’on y nourrit ; protéger l’un, c’est protéger l’autre.
Ces gestes-là ne se décrètent pas depuis une capitale : ils s’apprennent, se financent et se transmettent au plus près des populations concernées. Les communautés de la vallée du fleuve, et d’ailleurs, n’ont pas attendu les programmes internationaux pour les pratiquer ; foyers améliorés, reboisement, fixation des dunes, gestion partagée de l’eau relèvent d’un savoir-faire associatif et villageois vieux de plusieurs décennies, resté largement dans l’ombre. Ce qu’Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie, a établi en théorie — qu’une communauté peut gérer durablement une ressource commune sans attendre ni l’État ni le marché —, nos villages le pratiquaient déjà, avant que la théorie ne vienne le formuler. Ces gestes ne relèvent d’ailleurs pas de la seule sphère domestique : chaque arbre planté, chaque dune fixée est aussi une pierre de la Grande Muraille Verte que nos chefs d’État bâtissent à l’échelle du continent, et une capitale construite sous le niveau de la mer a, plus qu’aucune autre, intérêt à ce que cette muraille tienne. La politique citoyenne d’éducation que le professeur Sy appelle de ses vœux n’aura donc pas à partir de rien : elle aura à retrouver une mémoire, et à l’outiller.
C’est ici que la diaspora peut entrer en jeu. Nous, Mauritaniens de l’extérieur, envoyons chaque année vers nos familles des sommes considérables, dont l’essentiel va, légitimement, aux besoins du quotidien. Mais si une part modeste de ces transferts s’orientait délibérément vers l’équipement énergétique des maisons familiales — un kit solaire ici, un foyer amélioré là, la formation d’un jeune technicien ailleurs —, chaque toit équipé deviendrait un fragment de souveraineté nationale financé par l’attachement que l’on garde à sa famille : une politique énergétique par le bas, qu’aucun choc pétrolier ne pourrait jamais confisquer. La diaspora n’est pas seulement une source de devises ; elle est aussi, et peut-être surtout, un réservoir de compétences que le pays n’a pas encore su mobiliser. Combien d’ingénieurs, d’électriciens, de techniciens de maintenance, de formateurs, parmi les nôtres établis en Europe ou ailleurs, exercent précisément les métiers dont la transition énergétique aura besoin ? Un été de transmission, une formation à distance, un jeune de l’intérieur formé par un professionnel de l’extérieur : voilà des ponts qui ne coûtent presque rien et qui rapportent sur une génération entière.
Qu’on me comprenne bien : rien de tout cela ne remplace l’État, l’investissement lourd, les grandes infrastructures dont le professeur Sy rappelle à juste titre la nécessité. Un toit solaire ne remplace pas un réseau électrique national, pas plus qu’un foyer amélioré ne remplace une politique industrielle. Mais l’inverse est vrai aussi : aucune stratégie nationale ne tiendra si elle n’est pas comprise, portée et prolongée dans chaque concession, chaque école, chaque cuisine, par chaque fille et fils du pays, où qu’il se trouve. Le foyer demeure, à mes yeux, la première brique de toute souveraineté.
Un proverbe de chez nous dit que si tous les fils du pays unissaient leurs mains pour boucher les trous d’une jarre percée, le pays serait sauvé. Notre jarre énergétique est percée de partout : dépendance aux importations, délestages, recul du couvert forestier, avancée des dunes. Mais les mains ne manquent pas — celles des femmes qui gèrent l’énergie domestique, celles des associations qui savent faire depuis longtemps, celles des jeunes qui ne demandent qu’à apprendre, et celles, tendues par-dessus la mer, de la diaspora. Le professeur Sy a posé le diagnostic et nommé le trésor ; qu’il me soit permis, en cadet reconnaissant, d’ajouter un mot : le tournant qu’il appelle de ses vœux ne se jouera pas seulement dans les champs gaziers ou dans les grands schémas directeurs. Il se jouera aussi, et peut-être d’abord, à hauteur d’un toit de famille, là où s’allume une lumière.
Expert en dynamiques diasporiques, cohésion sociale et communication responsable
Ancien journaliste · Directeur de l’action sociale et des solidarités




