QUELLE MAURITANIE VOULONS-NOUS ? Contribution d’un universitaire à la question posée à Atar

La question posée à Atar par Son Excellence le Président de la République, Monsieur Mohamed

Ould Cheikh El Ghazouani, dépasse largement le cadre d’une allocution ou d’une visite officielle.

Elle fait écho à une interrogation plus ancienne, formulée au même endroit plusieurs décennies

auparavant par le Président fondateur, Mokhtar Ould Daddah : « Quelle Mauritanie voulons-

nous ? »

Cette question nous interpelle collectivement. Y répondre ne saurait se limiter à dresser une

liste de projets, de routes, de bâtiments ou d’indicateurs économiques. La réponse doit porter

une vision de société, une ambition nationale et un engagement partagé.

En tant que professeur d’université, j’estime qu’il est de mon devoir d’apporter ma contribution

à cette réflexion. L’université a vocation à produire des connaissances, à former les citoyens et

à éclairer le débat public ; elle ne peut rester en retrait lorsque la Nation s’interroge sur son

avenir.

C’est dans cet esprit que je propose une réponse en deux temps : d’abord, dire quelle Mauritanie

nous voulons ; ensuite, tracer le chemin à suivre pour la construire.

I. La Mauritanie que nous voulons

1. Une Mauritanie unie, dotée d’un Etat fort, juste et efficace

L’Etat que j’appelle de mes vœux n’est pas nécessairement un Etat qui intervient partout. C’est

un Etat qui assume pleinement ses responsabilités essentielles : garantir la sécurité, faire

respecter la loi, protéger les libertés, assurer l’égalité devant les services publics et créer les

conditions permettant aux citoyens et aux entreprises de produire et d’innover.

Cet Etat doit être suffisamment fort pour faire respecter la loi, suffisamment proche du citoyen

pour comprendre ses préoccupations et suffisamment moderne pour accompagner les

transformations technologiques et économiques de notre époque. Son administration doit être

accessible, professionnelle, responsable et libérée autant que possible des lenteurs inutiles.

La Mauritanie de demain doit être une République des institutions, où les règles sont connues,

appliquées et respectées, indépendamment de l’identité, de l’origine ou de la position sociale

de chacun.

2. Une école qui prépare à l’avenir

Aucune vision de la Mauritanie de demain ne peut faire l’économie de la question éducative.

L’école doit être le premier instrument de l’égalité des chances. Elle doit transmettre à chaque

enfant les connaissances fondamentales, mais aussi les compétences qu’exigera le 21ème siècle.La formation professionnelle, quant à elle, doit être étroitement reliée aux besoins de notre

économie.

Un jeune Mauritanien ne devrait pas être condamné à attendre un emploi public pour

construire son avenir. Il doit pouvoir apprendre un métier, créer une entreprise, travailler dans

l’agriculture, l’industrie, les mines, la pêche, le tourisme ou le numérique, et participer à

l’économie mondiale depuis son propre pays.

3. Une jeunesse qui devient un moteur

Notre jeunesse ne doit pas être considérée comme une catégorie à assister, mais comme une

génération à responsabiliser. Elle doit pouvoir participer à la définition des politiques

publiques, accéder à l’emploi, entreprendre et prendre des responsabilités dans la vie

économique, sociale et politique du pays.

Il nous faut passer d’une logique où l’on se demande ce que l’Etat peut offrir aux jeunes à une

logique où l’on se demande aussi comment l’Etat peut leur permettre de créer, d’entreprendre

et de contribuer. La Mauritanie de demain doit donner à ses jeunes une raison de rester, de

revenir lorsqu’ils sont partis, et surtout de croire qu’ils peuvent réussir chez eux.

4. Une économie qui crée de la valeur en Mauritanie

Notre pays dispose d’atouts considérables : ressources minières, pétrolières et gazières, façade

maritime, potentiel agricole et pastoral, énergies renouvelables, position géographique,

patrimoine culturel et touristique, et une jeunesse capable de s’approprier rapidement les

nouvelles technologies.

Nous voulons une économie qui ne se contente pas d’exporter des matières premières, mais qui

développe la transformation locale, l’industrie, les services et les chaînes de valeur ; une

agriculture moderne et adaptée à nos réalités climatiques ; une meilleure valorisation de nos

ressources halieutiques ; un tourisme culturel, historique, écologique, sportif et saharien ; un

secteur numérique à part entière. Nous voulons enfin que les investisseurs, mauritaniens

comme étrangers, trouvent un environnement transparent, prévisible et favorable à l’initiative.

5. Un développement qui ne s’arrête pas aux grandes villes

Nous voulons une Mauritanie où la distance géographique ne détermine pas la qualité des

services publics, et où l’enfant de toute wilaya accède à une éducation et à des soins de qualité.

Chaque wilaya doit pouvoir identifier ses priorités et participer réellement aux décisions qui

concernent son développement. Les besoins locaux doivent peser dans la décision publique, et

les progrès nationaux doivent se traduire concrètement dans les wilayas, les moughataas et les

communes.

6. Une justice sociale fondée sur l’égalité des chances

La justice sociale ne consiste pas seulement à distribuer des aides ; elle consiste surtout à

donner à chacun la possibilité de construire sa propre réussite. Cela suppose une école dequalité, un système de santé accessible, des infrastructures équilibrées, un accès équitable aux

opportunités économiques et une protection effective des personnes vulnérables.

Les politiques sociales doivent protéger ceux qui en ont besoin, tout en aidant progressivement

un nombre croissant de citoyens à devenir économiquement autonomes. L’objectif est une

société où la naissance ne détermine pas le destin.

7. Une Mauritanie qui protège son environnement

Désertification, stress hydrique, changement climatique, pression sur les ressources naturelles

et fragilité des écosystèmes : les défis environnementaux de demain sont considérables. L’eau

et les énergies renouvelables doivent devenir des priorités stratégiques nationales. Nos villes

doivent être pensées en fonction des contraintes climatiques, notre agriculture doit apprendre

à produire davantage avec moins d’eau, et nos ressources doivent être exploitées de manière

responsable, dans une logique de transmission.

Le véritable développement est celui qui permet à une génération de progresser sans

compromettre les chances de la suivante.

8. Une Mauritanie ouverte sur le monde sans perdre son identité

Etre moderne ne signifie pas renoncer à son identité. La Mauritanie de demain doit être fière

de son histoire, de sa culture, de son héritage islamique, de ses traditions et de la diversité de

son patrimoine, tout en s’ouvrant aux sciences, aux technologies, aux échanges et aux

transformations du monde.

Il ne s’agit pas de choisir entre tradition et modernité, mais de construire une modernité

mauritanienne, capable d’assumer son identité tout en donnant à ses citoyens les moyens de

participer pleinement au monde contemporain.

La question posée à Atar ne doit pas seulement susciter une réflexion : elle doit nous conduire

à définir un chemin. Une vision qui ne se traduit pas en choix, en priorités, en réformes et en

actions demeure une simple aspiration.

Chaque génération doit répondre à cette question à la lumière des défis de son temps. La

génération de l’indépendance avait pour priorité de bâtir l’Etat et de préserver l’existence de la

Nation. La nôtre doit aller plus loin : construire un État de citoyenneté, consolider les

institutions, réduire les inégalités, développer le capital humain, diversifier l’économie et

préparer le pays aux transformations technologiques et climatiques.

Construire la Mauritanie que nous voulons exige donc une direction claire et un engagement

collectif dans la durée. C’est dans cet esprit que je propose le chemin suivant :II. Le chemin à suivre

1. Construire la Nation autour de la citoyenneté

L’unité nationale est la première condition du développement. Il s’agit de consolider une

citoyenneté fondée sur l’égalité des droits et des devoirs, le respect de la loi et l’appartenance à

une même Nation, en considérant notre diversité culturelle et sociale comme une composante

de notre identité, et non comme un motif d’opposition.

Cela implique de renforcer l’égalité devant la loi, de lutter contre toutes les formes de

discrimination et d’exclusion, de promouvoir une culture du dialogue, de consolider la cohésion

sociale, de garantir à chacun le respect de sa dignité et de ses droits, et de faire de la citoyenneté

le fondement de la relation entre l’Etat et le citoyen. Aucun citoyen ne doit se sentir étranger

dans son propre pays

2. Bâtir un Etat moderne, efficace et proche du citoyen

La force d’un Etat ne se mesure pas seulement à ses institutions, mais à sa capacité à produire

des résultats. Nous devons passer d’une administration centrée sur ses procédures à une

administration centrée sur le citoyen.

Cela nécessite une administration professionnelle et responsable, la simplification des

procédures, la généralisation progressive des services publics numériques, davantage de

transparence, l’évaluation régulière des politiques publiques, une meilleure coordination entre

institutions et une décentralisation effective. L’Etat doit être présent là le citoyen a besoin de

lui, et efficace lorsqu’il intervient.

3. Faire de l’éducation la priorité nationale absolue

Aucune réforme ne sera durable si elle ne transforme pas l’école, car la première richesse d’un

pays est son capital humain. Notre système éducatif doit accorder une attention particulière à

la qualité de l’enseignement, à la formation et à la valorisation des enseignants, aux sciences,

aux langues, au numérique, à la formation professionnelle, aux compétences pratiques, à

l’orientation, ainsi qu’à l’enseignement supérieur et à la recherche. L’objectif n’est pas

seulement de former plus de diplômés, mais plus de Mauritaniens capables de créer, de

produire, d’innover et de résoudre les problèmes de leur pays.

4. Transformer la jeunesse en force productive

La jeunesse n’est pas un problème à gérer, mais une force nationale à mobiliser. Il faut

permettre aux jeunes de devenir entrepreneurs, agriculteurs, ingénieurs, artisans, enseignants,

chercheurs, professionnels du numérique, industriels, investisseurs et responsables publics.

Pour cela, il convient de développer l’entrepreneuriat, l’apprentissage, le financement des

petites entreprises, les incubateurs, les métiers du numérique, les activités sportives et

culturelles et les dispositifs d’insertion, tout en multipliant les passerelles entre l’université, la

formation professionnelle et le monde économique. Transformer l’énergie de notre jeunesse en

énergie économique, sociale et intellectuelle.5. Passer d’une économie de ressources à une économie de valeur

La véritable question n’est pas de savoir quelles ressources nous possédons, mais quelle valeur

nous en tirons. L’objectif est de produire, transformer et créer davantage d’emplois en

Mauritanie. Notre stratégie doit favoriser la transformation locale et la diversification, en

agissant simultanément sur plusieurs secteurs :

▪ Agriculture : moderniser les techniques, améliorer l’accès à l’eau, développer une

irrigation adaptée, renforcer la commercialisation et la transformation.

▪ Élevage : améliorer la santé animale, l’alimentation du cheptel, la transformation et la

commercialisation.

▪ Pêche : valoriser localement les ressources halieutiques, développer l’industrie de

transformation et la logistique.

▪ Mines : faire davantage contribuer l’exploitation minière à l’emploi, aux compétences

nationales et aux infrastructures.

▪ Énergie : exploiter notre potentiel solaire et éolien.

▪ Tourisme : faire du patrimoine historique, culturel et naturel un secteur à part entière.

▪ Numérique : faire émerger une économie fondée sur les compétences, les services et

l’innovation.

6. Assurer un développement équilibré de toutes les régions

Il ne peut y avoir de véritable développement national si certaines régions restent durablement

éloignées des opportunités. Chaque wilaya possède des potentialités qu’il faut identifier,

développer et relier à une stratégie nationale.

Cela suppose des infrastructures adaptées, l’accès à l’eau et à l’électricité, des écoles et des

structures sanitaires de qualité, des routes et des moyens de transport, une meilleure

connectivité numérique, des zones économiques adaptées et des collectivités dotées de

capacités accrues.

7. Faire de l’eau une priorité stratégique

Dans un pays sahélien, l’eau n’est pas seulement un service public : c’est une question de

sécurité nationale, de santé, d’agriculture, d’élevage et de développement. Une véritable

politique nationale de l’eau doit reposer sur la mobilisation des ressources, la sécurisation de

l’approvisionnement des villes et des villages, la réduction des pertes, la modernisation des

réseaux, la gestion durable des nappes, des solutions adaptées au monde rural et un usage

rationnel de l’eau en agriculture. Aucune politique de développement ne peut être durable si

elle ne répond pas d’abord à la question de l’eau.

8. Construire un système de santé accessible et performant

La santé est un investissement dans le capital humain. Il faut rapprocher les soins du citoyen

par la formation des professionnels de santé, le renforcement des structures régionales, la

disponibilité des médicaments essentiels, la prévention, la santé maternelle et infantile, latélémédecine lorsque les conditions le permettent et l’amélioration des systèmes d’information

sanitaire et de couverture maladie.

9. Libérer l’initiative privée

L’Etat ne peut créer seul tous les emplois dont le pays aura besoin. Le secteur privé doit devenir

un partenaire central du développement, dans un environnement où entreprendre est possible,

prévisible et sécurisé. Il faut agir sur l’accès au financement, la simplification des démarches, la

sécurité juridique, la transparence, l’information économique, la commande publique, la

concurrence et l’accompagnement des PME. Le jeune Mauritanien qui veut entreprendre doit

trouver plus de portes ouvertes que d’obstacles administratifs.

10. Investir dans les infrastructures qui changent réellement la vie

Routes, réseaux d’eau, électricité, télécommunications, ports, infrastructures agricoles, écoles,

centres de santé et équipements urbains sont des instruments de transformation économique

et sociale. Mais chaque projet doit répondre à une question simple : quel problème concret du

citoyen permet-il de résoudre ? La culture du projet pour le projet doit céder la place à une

culture du résultat.

11. Préparer la Mauritanie à l’économie du 21ème siècle

L’intelligence artificielle, la robotique, les énergies renouvelables, les biotechnologies et

l’automatisation vont transformer profondément les économies. La Mauritanie doit anticiper

ces mutations plutôt que les subir, en généralisant l’accès au numérique, en formant aux

compétences technologiques, en encourageant l’innovation et les start-up, en développant la

recherche, en modernisant l’administration et en rendant les services numériques accessibles

dans les régions.

12. Préserver notre environnement

Développer la Mauritanie ne signifie pas épuiser ses ressources. La protection de

l’environnement doit irriguer toutes les politiques publiques : lutte contre la désertification,

préservation de l’eau, protection des zones humides et du littoral, énergies renouvelables,

gestion des déchets, agriculture adaptée au climat et protection du patrimoine naturel.

L’environnement est une obligation, mais aussi une opportunité économique.

13. Faire de la culture et du sport des instruments de cohésion et de développement

Musique, littérature, poésie, artisanat, traditions, villes historiques et paysages forment notre

identité. Il faut les préserver, mais aussi leur donner une dimension économique et éducative,

au service du tourisme, de l’emploi des jeunes et du rayonnement international du pays.

Notre identité se nourrit de notre musique, de notre littérature et de notre poésie, de notre

artisanat et de nos traditions, de nos villes historiques et de nos paysages, mais aussi du sport,

qui rassemble les générations et porte nos couleurs au-delà des frontières. Ce patrimoine vivantdoit être préservé et valorisé comme un levier économique et éducatif, au service du tourisme,

de l’emploi des jeunes et du rayonnement international du pays. La culture doit rapprocher les

générations et renforcer notre sentiment d’appartenance commune.

Ces orientations tracent la direction, mais elles ne prendront sens que si elles se traduisent en

actes concrets, ordonnés et mesurables. Passer de la Mauritanie d’aujourd’hui, riche de ses

ressources et de sa jeunesse mais encore confrontée à des fragilités structurelles, à la

Mauritanie de demain, unie, productive et ouverte sur le monde, exige de choisir, de

hiérarchiser et d’agir dans la durée. Tout ne peut être entrepris en même temps, et c’est

précisément la clarté des priorités qui fera la différence. En premier lieu, il faut consolider les

fondations sans lesquelles rien ne tient : l’unité nationale fondée sur la citoyenneté, un Etat

efficace au service du citoyen et une école profondément réformée. Dans le même temps, il faut

répondre sans délai aux besoins vitaux des populations, au premier rang desquels l’eau,

l’électricité, la stabilité des prix et la santé. Sur ces bases, il deviendra possible d’engager la

transformation économique : créer de la valeur à partir de nos ressources, libérer l’initiative

privée, faire de la jeunesse une force productive, investir dans des infrastructures utiles et

assurer un développement équilibré de toutes les régions. Enfin, il faut dès maintenant

préparer l’avenir, en anticipant les mutations technologiques, en préservant notre

environnement et en faisant de la culture et du sport des leviers de cohésion et de rayonnement.

C’est dans cet ordre, et avec cette exigence de résultats, que doivent être conçues les actions à

engager.

Telle est la vision que je propose, en tant qu’universitaire, pour répondre à la question qui nous

rassemble : quelle Mauritanie voulons-nous ? Cette réponse ne saurait se limiter à la définition

d’un cap, aussi ambitieux soit-il. Une ambition qui ne s’accompagne pas d’un chemin clair et

d’actions concrètes risque de rester un simple vœu. C’est pourquoi j’ai voulu aller au-delà de la

description de la Mauritanie à laquelle nous aspirons, pour proposer une direction à suivre et

des actions à mener, ordonnées selon des priorités. Tracer ce chemin, c’est rendre notre rêve

accessible et montrer que la Mauritanie de demain n’est pas une utopie lointaine, mais un projet

réalisable, à condition que nous le portions ensemble, avec lucidité, constance et confiance en

nos capacités. Cette contribution se veut une invitation au débat et à l’action. Elle appelle

d’autres regards, d’autres propositions et surtout l’engagement de chacun, car la Mauritanie de

demain se construit dès aujourd’hui.

Salem ABEIDNA

Ancien Doyen de la Faculté des Sciences Juridiques et EconomiqueA

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