Le président de la région de l’Assaba a profité de la visite de la Première dame à Kiffa pour s’inviter dans un débat qui prend de plus en plus de place dans la vie politique mauritanienne : celui d’un éventuel troisième mandat du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.

Dans son discours, cet élu du peuple a appelé au maintien du chef de l’État au pouvoir, affirmant que celui-ci devait rester « peu importe le moyen ». Il a même précisé avoir formulé cette demande « dans toutes les langues ».

Une déclaration pour le moins surprenante, au regard du cadre constitutionnel mauritanien.

Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani est actuellement au milieu de son deuxième mandat. Or, la Constitution prévoit qu’un président ne peut être réélu qu’une seule fois. Surtout, le principe de l’alternance et la limitation du nombre de mandats bénéficient d’un verrou constitutionnel qui les soustrait à une simple révision.

Dans ce contexte, l’appel du président de la région de l’Assaba ne peut être considéré comme une simple formule de soutien politique.

« Peu importe le moyen » : une formule lourde de sens

Un élu a naturellement le droit de soutenir le président de la République, de défendre son bilan et de souhaiter la poursuite de son action.

Mais appeler à son maintien au pouvoir « peu importe le moyen », alors que la Constitution verrouille précisément la question de l’alternance, est d’une toute autre portée.

La formule interpelle d’autant plus qu’elle semble placer l’objectif — maintenir le président au pouvoir — au-dessus du cadre juridique qui organise l’exercice de la fonction présidentielle.

Dans un État de droit, les dirigeants sont soumis aux règles constitutionnelles. Le pouvoir ne peut être conservé « par tous les moyens ». Il doit être exercé dans les limites fixées par la loi fondamentale.

Le président de la région de l’Assaba, en tant qu’élu du peuple, aurait donc pu mesurer la portée de ses mots.

Des rires qui interrogent

La séquence est rendue encore plus particulière par les images de la cérémonie.

Au moment même où le président de la région formulait son appel au maintien du président au pouvoir « peu importe le moyen », les images montrent la Première dame et plusieurs ministres en train d’échanger des rires.

Il serait imprudent d’affirmer que ces rires étaient provoqués par les propos de l’élu. Les images ne permettent pas de connaître avec certitude la raison de leur échange.

Mais la coïncidence est pour le moins troublante.

Un élu venait de prononcer publiquement une déclaration portant sur une question constitutionnelle particulièrement sensible, tandis que, dans les premières rangées, la Première dame et plusieurs membres du gouvernement semblaient prendre la scène avec amusement.

S’agissait-il d’une réaction à ses propos ou d’un échange sans rapport avec son discours ? Impossible de l’affirmer. Mais le contraste entre la gravité du sujet et les sourires visibles sur les images mérite d’être relevé.

Un élu régional face à la question de l’alternance

Le président de la région de l’Assaba est un élu du peuple. Sa fonction l’appelle d’abord à porter les préoccupations de sa région et à défendre les intérêts de ses administrés.

La visite de la Première dame à Kiffa aurait pu être l’occasion de mettre en avant les difficultés et les attentes de l’Assaba : infrastructures, eau, santé, éducation, agriculture, emploi ou développement économique.

Il a choisi de mettre en avant le maintien du président de la République au pouvoir.

Ce choix est révélateur d’une certaine conception de la politique : celle où la démonstration de fidélité au pouvoir prend parfois le dessus sur les préoccupations des citoyens.

Soutenir le président est parfaitement légitime. Mais lorsqu’un élu réclame qu’il reste au pouvoir « peu importe le moyen », alors que la Constitution verrouille le principe de l’alternance, la question dépasse largement celle du soutien personnel.

Pourquoi maintenant ?

Une autre interrogation mérite d’être posée : pourquoi cette demande intervient-elle maintenant ?

Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani n’est pas à la veille de la fin de son mandat. Il se trouve au milieu de son deuxième quinquennat.

Le débat sur un éventuel troisième mandat commence pourtant à apparaître de plus en plus ouvertement dans les discours de certains responsables et soutiens du pouvoir.

La déclaration de Kiffa constitue, à cet égard, un signal politique qui ne doit pas être minimisé.

Elle montre que certains acteurs commencent déjà à poser publiquement la question du maintien du chef de l’État au-delà du cadre actuellement prévu.

La Constitution ou la volonté de conserver le pouvoir ?

C’est là que se situe le véritable enjeu.

Le débat ne devrait pas porter uniquement sur la popularité du président, son bilan ou la volonté de ses partisans de le voir continuer.

Il porte d’abord sur une règle fondamentale : les institutions sont-elles au-dessus des hommes, ou les hommes peuvent-ils être placés au-dessus des institutions lorsqu’une partie du pouvoir souhaite les maintenir en place ?

La Constitution a fixé des limites précises à l’exercice du pouvoir présidentiel et a verrouillé le principe de l’alternance.

Dans ces conditions, la formule « peu importe le moyen » est particulièrement préoccupante.

Car dans une République, ce n’est jamais le moyen qui doit s’adapter à la volonté de conserver un dirigeant ; c’est le dirigeant qui doit rester soumis aux règles de la République.

À Kiffa, le président de la région de l’Assaba a donc prononcé une phrase qui dépasse largement le cadre d’un hommage ou d’un soutien politique.

En appelant au maintien de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani au pouvoir « peu importe le moyen », il vient de donner une expression publique particulièrement brutale à la question qui commence à agiter la scène politique mauritanienne : que se passera-t-il lorsque certains voudront faire passer la volonté de conserver le pouvoir avant le verrou constitutionnel de l’alternance ?

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