Forum des diasporas : quand nos Diasporas passeront-elles du statut de bénéficiaires de services à celui d’actrices du développement ?

Lorsqu’un événement national d’envergure, tel que le « Premier Forum des diasporas mauritaniennes », tire sa révérence et que les participants regagnent leurs pays de résidence, sa véritable valeur ne se mesure ni à l’éclat des slogans qui y ont été lancés, ni aux généralités débattues autour des tables de discussion. Elle se mesure plutôt à la pertinence des priorités qui émergent de ses travaux, ainsi qu’à la profondeur de ses recommandations et à leur capacité à traduire une lecture lucide de la réalité et une véritable prise en compte des préoccupations du pays d’origine.

Je me suis longuement attardé sur les revendications portées par les représentants des diasporas auprès des autorités à Nouakchott, notamment celles relatives à la création d’un fonds public destiné au rapatriement des dépouilles des Mauritaniens décédés à l’étranger, ou encore à la mise en place de centres éducatifs et culturels pour les enfants des communautés mauritaniennes, avec le soutien de l’État.

Je ne prétends nullement que ces revendications soient dépourvues de fondement humain ou juridique. L’éloignement, l’exil et la mort loin de sa patrie constituent une souffrance à part entière. Mais la déception se situe ailleurs : dans la boussole qui a orienté ces revendications et dans notre capacité à mesurer l’immense fossé qui sépare nos conditions de vie à l’étranger de celles de nos compatriotes restés au pays.

Nous parlons d’un pays dont les villages et les zones rurales s’étendent sur de vastes territoires, où l’on peine à trouver une école capable d’accueillir tous les enfants, ou un dispensaire disposant du minimum de moyens nécessaires pour assurer les soins. Des dizaines de malades, dans nos localités les plus reculées, luttent parfois contre la mort simplement parce qu’ils ne disposent pas d’un moyen de transport sanitaire pour rejoindre le centre de santé le plus proche. Même Nouakchott, ville qui a accueilli ce forum, voit ses quartiers populaires confrontés à la précarité des services publics et à la faiblesse des infrastructures de base.

Dans ces conditions, au nom de quelle logique des priorités pouvons-nous demander à l’État de financer un fonds destiné au rapatriement des dépouilles depuis les quatre coins du monde, ou de créer des centres venant améliorer le confort éducatif de nos enfants dans des pays dotés de systèmes d’enseignement souvent bien plus développés, alors que, dans nos villages, des enfants étudient à ciel ouvert, sous l’ombre des arbres, faute de salles de classe ? Alors que des malades n’ont même pas les moyens de rejoindre vivants les portes d’un hôpital ?

Ce qui suscite le plus de regret, c’est que nos diasporas ne sont nullement composées de personnes démunies ou dépourvues de capacités. Elles regorgent de compétences de haut niveau : hommes et femmes d’affaires prospères, médecins réputés, ingénieurs, universitaires et experts ayant passé des décennies dans des sociétés avancées, organisées autour de principes de structuration institutionnelle et de solidarité communautaire.

On aurait donc pu s’attendre à ce que ces élites donnent l’exemple en matière d’initiative et d’action autonome, plutôt que de constituer une charge supplémentaire pour les finances publiques d’un État déjà confronté à de multiples difficultés.

Nos diasporas n’étaient-elles pas en mesure de s’organiser et de mettre en place leurs propres fonds de solidarité afin de prendre en charge les questions liées au rapatriement des dépouilles et au soutien éducatif de leurs enfants, sans que ces préoccupations deviennent des thèmes majeurs d’un forum national censé réfléchir au développement et à l’investissement ?

N’aurait-il pas été plus judicieux que les hommes et femmes d’affaires, ainsi que les compétences établies à l’étranger, reviennent au pays avec des projets solidaires concrets : une école rénovée dans un village oublié, une ambulance mise à la disposition d’un centre de santé défavorisé, ou encore des programmes de formation médicale destinés aux structures sanitaires de l’intérieur, portés par les médecins de la diaspora ?

Les nations ne se construisent pas dans une logique de revendication permanente de droits et d’intérêts individuels. Elles se bâtissent grâce à l’engagement de leurs enfants, qui donnent avant de demander et prennent des initiatives avant d’attendre que les pouvoirs publics le fassent à leur place.

Lorsque cet esprit fait défaut et que les rencontres consacrées aux compétences nationales se transforment en occasions de présenter des listes de doléances et de besoins particuliers, nous adressons un message douloureux au citoyen ordinaire resté au pays : celui selon lequel nous regardons notre patrie à travers le prisme étroit de nos intérêts personnels, reléguant au second plan ses souffrances quotidiennes face à la soif, à la maladie et à l’ignorance.

Il ne fait aucun doute que l’État conserve pleinement sa responsabilité en matière de fourniture des services essentiels et de protection de ses citoyens, qu’ils vivent à l’intérieur du pays ou à l’étranger. Mais la société, et tout particulièrement ses élites, ont également une responsabilité morale, humaine et historique envers leurs compatriotes.

Le forum est désormais terminé, mais les questions douloureuses qu’il a soulevées demeurent sans réponse satisfaisante : qu’avons-nous concrètement apporté, par nos propres moyens, à ceux qui n’ont pas eu la possibilité de partir ? Combien de villages avons-nous contribué à sauver grâce à nos propres initiatives ?

La réponse à ces questions constitue le véritable critère de la sincérité de notre attachement à la patrie. C’est aussi la seule voie permettant de faire de notre présence à l’étranger une véritable valeur ajoutée pour le pays, plutôt qu’un fardeau supplémentaire venant s’ajouter à ses blessures.

 

Par Ali Mohamed M’Leiwih

Publicité
Source : Brakna Post
Les articles, commentaires et propos sont la propriété de leur(s) auteur(s) et n'engagent que leur avis, opinion et responsabilité

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *